Интервью Андрея Ремнёва
Le Courrier de Russie,
изданию на французском языке

Le peintre russe Andreï Remniov revient pour Le Courrier de Russie sur son enfance, la Russie, l’Europe, l’inspiration… Rencontre.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Andreï Remniov : Je suis né dans une famille de médecins, dans un endroit qui m’a donné une perception artistique de la vie. C’était dans la région de Moscou, j’ai des souvenirs très précis, on ne me croit pas mais je me souviens même de certains détails avant l’âge d’un an, je me rappelle quels vêtements je portais. Nous vivions dans une maison au milieu d’immeubles très élevés, je me souviens de la vue par la fenêtre, une perspective époustouflante avec laquelle j’ai grandi et qui a formé chez moi une perception de l’espace proche de Bruegel. J’avais envie de la dessiner.

LCDR : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lieu ?

A.R. : C’était à Iakhroma, à environ 60 kilomètres au nord de la capitale, au bord du canal de Moscou. L’architecture y est très romantique, on pourrait la rapprocher de celle du métro moscovite, une architecture stalinienne avec notamment un pont qu’on voit dans de nombreux films soviétiques. Grâce à tout cela, j’ai acquis une perception romantique des choses, même si on savait que ce canal avait été construit par des prisonniers et creusé à la main.

Voir mon grand-père relieur travailler avec les miniatures pendant des heures fut un diapason pour mon œuvre

LCDR : Que voyiez-vous d’autre ?

A.R. : On voyait un train par-ci, un bateau par-là, des voitures, tout cela au même moment, on voyait aussi des avions atterrir, l’aéroport de Cheremetievo n’est pas loin, mais tout cela dans un cadre fermé ; la fenêtre.

LCDR : D’autres influences émanant de votre enfance ?

A.R. : Mon grand-père était relieur, je l’ai vu travailler des heures sur un livre avec les illustrations, les miniatures, ça a été comme un diapason pour mon œuvre.

LCDR : Comment la peinture a-t-elle fait irruption dans votre vie ?

A.R. : Comme tous les enfants, j’ai pris des cours de dessin à la maison de la culture de la ville jusqu’à treize ans puis j’ai eu envie de continuer et tous les dimanches, je prenais le bus et faisais vingt kilomètres avec beaucoup de correspondances pour étudier chez un peintre professionnel. Après avoir fait mes études secondaires, je me suis inscrit dans une école d’art et y ai passé quatre ans sans en retirer d’impression particulière puis ai fait mon service militaire et suis rentré à l’Académie des arts de Moscou. C’était le rêve de tout le monde : à l’époque soviétique, les peintres, les artistes vivaient bien, j’avais la perspective d’un bon avenir mais à la fin de mes études, l’Union soviétique s’est écroulée… J’ai d’abord beaucoup voyagé en Europe dans des familles d’accueil puis suis revenu en Russie pour enseigner à l’École des Beaux-Arts Sourikov, ce qui m’a donné une nouvelle source d’inspiration.

LCDR : De quelle manière ?

A.R. : Je m’étais enfermé dans mon travail et quand j’ai eu besoin de parler, de partager mon expérience, j’ai pu le faire avec les étudiants et ai beaucoup reçu d’eux. Ils m’aident à comprendre l’actualité, la vie d’aujourd’hui, et me donnent de l’énergie.

LCDR : Comment décririez-vous cette énergie ?

A.R. : Des discussions sur l’art, leur façon de peindre, de voir le monde, ces étudiants ne savent pas si ce qu’ils font est bon ou mauvais et moi je vois dans leur travail des choses qu’ils expriment de façon inconsciente et qu’ils ne savaient pas apprécier. Les peintres comptent beaucoup sur les émotions et parfois, devant une œuvre d’art, on perçoit plus d’émotions que lors d’une conversation. On peut regarder, avec d’autres, une œuvre sans rien dire, il y a là toutes sortes d’énergies. Il faut ajouter que dans une académie d’art, les professeurs et les étudiants ont les mêmes bases culturelles, que ce soit la peinture du Moyen-Âge, Matisse, Van Gogh ou les Impressionnistes, nous avons étudié les mêmes peintres, académiques ou pas.

LCDR : Que diriez-vous de votre peinture ? Pourriez-vous la caractériser ?

A.R. : C’est difficile. Ce que je peux dire, c’est que jusqu’à l’époque soviétique, la peinture russe correspondait à l’école européenne, puis la chaîne s’est rompue et les peintres qui faisaient de l’art pour l’art ont disparu en Union soviétique, par exemple les peintres art déco. Je me sens proche de l’art déco et du constructivisme de Malevitch, Chagall, Kandinsky mais j’ai aussi ma propre perception de l’actualité. Ma peinture est compréhensible par tout le monde, ce n’est peut-être pas de l’art pur mais ce qui est important pour moi, ce sont les émotions que mes œuvres contiennent ; mes tableaux sont perçus comme je les vois, comme j’ai envie qu’ils soient perçus. Ce qui est intéressant et drôle d’ailleurs, c’est qu’ils sont perçus de la même façon en Europe et en Russie. À en juger par les critiques que je lis, j’observe partout la même réaction.

LCDR : Quelle réaction ?

A.R. : Il y a les peintres traditionnels et les peintres contemporains et j’ai choisi l’approche traditionnelle, j’aime mieux ça. Les peintres et les critiques contemporains n’apprécient pas, j’imagine, ce que je fais mais ils ne peuvent pas me reprocher l’absence de professionnalisme.

LCDR : Avez-vous une peinture préférée ?

A.R. : Je les aime toutes, c’est une partie de ma vie, c’est une émotion, c’est le condensé des émotions que j’ai ressenties à un moment de la création. Je ne peux pas dire si j’en préfère une.

LCDR : Que diriez-vous de la Russie ?

A.R. : Ma perception se passe au niveau biologique : tous mes amis peintres partis en Europe pour y travailler finissent par atteindre l’absence d’émotions. Je m’y suis rendu moi aussi pour travailler, tout me plaît là-bas mais la perception émotionnelle y est comme endormie et se réveille en Russie. Je croyais être le seul de mon espèce mais tous mes amis peintres disent la même chose. J’aimerais bien aller travailler en Europe mais je suis attaché en profondeur à la Russie, à Moscou.

LCDR : Quel est votre regard sur l’époque actuelle ?

A.R.: Tout ce qui se passe est très important pour moi, pas simplement ce qui se passe en Russie, ce qui se passe dans le monde entier trouve un reflet dans notre vie. La situation politique est des plus compliquées et je voudrais croire que le gouvernement agit dans le bon sens. Mon expérience dans la Russie post-soviétique est très positive parce que la vie y est difficile mais mes émotions sont fortes… je ne voudrais pas retourner dans le passé même si l’époque soviétique n’est pas dénuée de romantisme. Je n’ai pas eu envie, en réalisant mes œuvres, de représenter une époque comme le réalisme soviétique l’a fait.

LCDR : Êtes-vous croyant ?

A.R. : Oui.

LCDR : Quelle infl uence Dieu a-t-il eu sur votre œuvre ?

A.R. : Il y a des peintres qui se disent prophètes mais moi non, même un peintre génial ne peut être comparé au Créateur.

LCDR : Avez-vous des espoirs ?

A.R. : Mon espoir est que le monde trouve un socle, une colonne vertébrale qui permette au malheur de le quitter, et de trouver des compromis. L’œuvre d’un peintre doit servir de pont entre les peuples. Je reçois des messages grâce aux réseaux sociaux du Brésil, d’Argentine, de Chine de gens qui me disent merci et je suis très touché qu’ils aiment mes tableaux. Ces réactions m’inspirent beaucoup et me donnent beaucoup d’espoir.

LCDR : Des regrets ?

A.R. : Non. Un jour, je me suis confessé et le prêtre m’a dit que j’étais une bonne personne, je suis reconnaissant au Seigneur pour tout ce que j’ai, je fais un travail que j’aime, il me permet de gagner ma vie mais je le fais parce que je l’aime, j’ai deux filles de douze et quatorze ans et je voudrais qu’elles soient aussi heureuses que moi, le monde est ouvert à moi et je voudrais qu’elles connaissent tout cela.

top